19 décembre 2014

L’autre côté de la barrière

Je prends un peu de mon temps pour partager un article auquel je tiens. Je préfère prévenir : c’est long et plutôt « sérieux » (si si, j’en suis capable) (enfin pas trop non plus).

Commençons par le commencement et le contexte qui me pousse à la rédaction de ce billet…
En février, je serai officiellement éditée.
La promotion de mon roman va nécessiter un minimum d’investissement. N’étant pas très douée pour me promouvoir, je compte assurer en travaillant sur moi. Je passe du côté assez confortable de l’auteur « qui écrit dans sa bulle » à celui, exposé, de l’auteur édité. Exposition relative, certes, mais exposition tout de même. J’estime qu’il ne faut pas la prendre à la légère en fonction du terrain socio-professionnel que l’on occupe.
Quel est le mien ? Je ne suis plus étudiante depuis belle lurette, j’ai même une belle ancienneté sur mon poste qui me vaut une prime sur mon bulletin de salaire. Je ne suis pas issue d’un milieu artistique, encore moins d’un milieu spécifiquement littéraire. L’écriture et l’édition ne font pas partie intégrante de mes cercles familiaux et professionnels. Cela ne faisait même pas partie de mes ambitions, je suis devenue auteure sur le tard, à l’approche de la trentaine.
Le travail pour lequel je suis payée n’a absolument aucun rapport avec l’écriture de fictions. De plus, mon poste n’est pas uniquement un gagne-pain, c’est aussi un liant social, quelque chose dont j’ai besoin sur différents plans. Je ne m’étendrai pas sur mes motivations professionnelles, ce sujet est hors cadre ; je pose mon contexte.

Avant même la signature de mon contrat éditorial, je nourrissais déjà des réflexions sur cet évènement qui me fait  passer de l’autre côté de la barrière, je souffrais aussi d’angoisses nébuleuses, et celles-ci ont trouvé un terreau fertile suite à la lecture d’un article paru dans le Nouvel Obs n°2614 (celui de la semaine dernière) : « Ciel, mon collègue est écrivain ! »


Tout d’abord, il est important que je le signale, cet article est très intéressant, je vous invite à le récupérer et le lire si vous le pouvez. Il lutte entre autres contre quelques idées reçues sur le statut d'écrivain.
Par contre, je lui reproche d’être un peu trop « à charge » et de manquer de nuance, concernant sa conclusion globale sur le rapport des écrivains à leur environnement professionnel.

Pour commencer, les exemples concrets choisis pour illustrer l’article sont un peu trop dirigés / focalisés à mon goût.
Sauf erreur de ma part, tous les titres cités, à une exception (le tout dernier) sont davantage des romans autobiographiques ou épinglant des pratiques professionnelles vécues par les auteurs que de véritables fictions. D’ailleurs, ne cherchez surtout pas d’auteurs de « mauvais genres » dans cet article, leur absentéisme est total (comme c’est étonnant, me direz-vous…).
Le problème, à mon avis, avec de telles illustrations ? Vu le sujet de l’article, on se doute bien que l’édition de ces romans précis a eu des impacts professionnels forts pour leurs auteurs, puisque leurs collègues ont pu légitimement se sentir agressés en s’y reconnaissant (même si c’est à tort). Ces cas précis ne permettent pas la prise de recul d’une véritable fiction. J’aurais aimé avoir le témoignage d’auteurs de polars, thrillers, romances, etc. Et d’un auteur jeunesse, aussi. Ou mieux, le témoignage des collègues de ces auteurs, puisque l’article était censé être du point de vu des salariés qui découvrent un écrivain dans leur environnement professionnel. Dans tous les cas, j’aurais trouvé intéressant d’avoir une représentation plus large du panel éditorial. Parce que le regard que l’on peut porter sur un auteur donné dépend évidemment des sujets qu’il aborde et de la façon dont il choisit de les aborder.

Pourtant, le plus ennuyeux à mes yeux reste la conclusion de l’article. Je suis ressortie de ma lecture avec l’impression que l’auteur a la conviction que les écrivains sont des salariés uniquement motivés par le remplissage de leurs placards et que l’écriture est une façon de fuir. Comme si le salaire était l'unique motivation à conserver un travail… et l’écriture le seul moyen de prendre de la distance avec son environnement professionnel.

Voilà ma principale interrogation suite à la lecture de cet article : pourquoi seuls les écrivains seraient-il en « situation de fuite » ?

Toute personne consacrant plus de 2 h par semaine à un hobby, basculant ainsi dans le camp des passionnés, n’est-elle pas en situation de fuite, elle aussi ? Ce raisonnement n’est-il pas un peu excessif et surtout… n’est-il pas un véritable jugement de valeur ?

Cela m’a véritablement interpelée car un tel article donne matière pour influencer le regard de collègues sur un collaborateur écrivain édité. De façon négative. Et j’avoue que cela me touche, m’inquiète, me questionne, alors que je suis moi-même à la lisière d’un changement majeur et que je me sens… sur la sellette, fragilisée par mon évolution de statut.

Car je n’y échapperai pas.
Même en éditant sous pseudonyme, chez de petits éditeurs, dans des « mauvais genres », l’information peut circuler sans aucun contrôle. La preuve ? Un auteur que je connais a découvert qu’une page Wikipédia a été ouverte sur son compte et que, non contente d’avoir été complétée avec sa véritable identité, elle délivre des éléments tels que profession, situation maritale et familiale, allant jusqu’à donner les prénoms de ses proches. Alors qu’il publiait volontairement sous pseudo pour protéger ces derniers… Dans notre société d’hypermédiatisation, nous n’échappons plus à la fuite d’informations et à la perte de leur maîtrise. De plus, il est impossible de mesurer de quelle façon elles seront interprétées et utilisées.
Elles sont certes noyées dans le reste, mais si quelqu’un cherche des données vous concernant vous précisément, il les trouvera. Ce quelqu’un pouvant être un potentiel collaborateur ou recruteur…
Comme je suis convaincue que l’homme n’est pas « bon » de nature, j’ai plutôt tendance à envisager le « pire » usage qui puisse être fait de telles informations personnelles.
De ce fait, la lecture d’un article qui va dans le sens « les salariés qui écrivent fuient / ne sont pas vraiment présents », avec en sous-entendu à peine voilé qu’ils ne sont pas « performants », est pour moi anxiogène.

Parce que ce n’est pas l’image que je veux offrir à mes collègues.


L’écriture peut représenter une échappatoire salvatrice, cela je ne le nie pas.
Ce que je reproche à cet article, c’est :
- d’oublier que ç’en est une parmi d’autres,
- de généraliser cet usage-là à tous les écrivains,
- donc de sous-entendre que c’est dans leur nature de fuir.

C’est une corde d’autant plus sensible pour moi qu’elle est liée à de mauvaises expériences : j’ai subi ou vu subir des attaques d’ordre personnel dans l’arène professionnelle. Jusqu’ici, je n’avais aucune envie de tendre le bâton, inquiète à l’idée que l’on utilise mes textes contre moi dans le cadre de mon travail. Cet article ne me rassure pas.
J’écrivais jusqu’ici en dilettante, il était facile pour moi de conserver l’écriture à l’intérieur de plates-bandes purement personnelles. Un auteur non édité n’existe pas aux yeux du commun des mortels. C’est le passage par l’édition à compte d’éditeur qui légitime l’auteur au niveau social (je pose ici un constat, pas un critère de jugement, pour ma part je me sens auteur sans corrélation avec l’édition). Du coup, comme je le disais plus haut, mon statut change, mon travail va devenir visible et lisible, je crains les impacts d’ordre professionnel.

Actuellement, je suis en plein dopage psychologique (Yes ! I can !) afin de mener de front un retour de formation, une activité pro soutenue, la gestion d’aléas socio-professionnels dont on ne mesure pas encore les conséquences à terme et… la deuxième passe de corrections éditoriales de mon roman.
Vu mon contexte actuel, il n’est pas étonnant que la lecture d’un article qui sous-entend que ma passion pour l’écriture diminue mes performances professionnelles me heurte… car s’il est vrai que je me fixe des limites pour conserver du temps et de l’énergie pour écrire, c’est aussi valable dans l’autre sens.
Actuellement, je déborde, et ce n’est pas mes tâches professionnelles qui en souffrent mais mon investissement associatif.
La lecture de l’article du Nouvel Obs arrivant en pleine réflexion sur des aménagements / prises de congés que j’aimerais réaliser pour que la parution de mon roman n’influe pas sur ma disponibilité professionnelle et la qualité de mon travail, je vous laisse imaginer à quel point je mouline…
Mes collègues auront-il vraiment de moi l’image d’une personne absente, fuyante ?

S’il m’arrive d’être bel et bien dissipée ce n’est pas, à mon avis, provoqué par l’écriture.

Accuser celle-ci de mes torts alors qu’elle n’est qu’un moyen parmi d’autres de les exprimer me dérange de façon fondamentale.

Dans la même lignée, je suis gênée à l'idée que l'on utilise mon penchant pour l'écriture afin de me faire des reproches sur mon travail ou mon comportement au travail, au lieu de chercher les véritables causes d'éventuels soucis.


10 commentaires:

  1. J'espère que ça se passera bien !
    Mes collègues savent que j'écris, et ils y réagissent de façon plutôt positive (jusqu'à m'interviewer pour la lettre d'info du service). À mon avis, le type d'écrits y est pour quelque chose. Comme, toi aussi, tu écris dans des domaines très éloignés de ton travail, ça devrait aller.

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    1. Tout à fait. De toute façon, tout dépendra de la personnalité de chacun. Les personnes qui veulent trouver des poux en chercheront forcément.
      Pour le moment, il faut surtout que j'explique que l'édition d'un roman, ça peut être assez "confidentiel" (j'illustre en utilisant le milieu du cinéma, ça parle bien aux gens).

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  2. Je ne peux qu'être d'accord avec ce que tu écris. J'espère vraiment que cela se passera bien pour toi, vraiment... C'est quelque chose qui m'effraie beaucoup je dois le dire... Je n'en dirai pas plus dans ce commentaire, mais sache que vraiment je pense à toi et partage tes mots et ton ressenti.

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    1. Merci Céline, je pense que nous sommes loin d'être les seules à craindre cette période au cours de laquelle deux "univers" que nous avons fait en sorte de garder séparés entrent en interaction.
      Je ferai des retours d'expérience via mon blog, ces prochains mois.

      Le tout sachant qu'il n'est absolument pas dit que j'éditerai un autre roman à l'avenir, c'est peut-être beaucoup de bruit pour rien, par dessus le marché.

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    2. Le problème est quand ces deux univers ne sont pas trop compatibles... Mais je reste optimiste, tout va bien se passer, pour toi...et...
      Si tu as besoin, n'hésite pas. On vit ces situations en parallèle, toi de façon plus sérieuse que moi, mais quand même.
      Tu ne sais pas de quoi sera fait demain. Un roman d'édité peut être une fin, mais surtout un début... Et surtout une belle aventure. Que tout cela ne la gâche pas...
      Je t'embrasse très fort. Il est de belles rencontres virtuelles, et tu en fais partie. Tout mon soutien et mon amitié.

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  3. J'ai lu aussi cet article, et je l'ai trouvé franchement mauvais. Tu l'as très bien dit : il est partial, et se focalise sur des exemples de gens qui écrivent sur leur travail. Ce qui m'a le plus irritée, c'est l'affirmation que le travail sert aux écrivains à ne pas se perdre dans leur monde intérieur : c'est parfaitement ridicule. Que pourrait-on dire des cinéphiles ? Des artistes en général (musiciens, sculpteurs...) ? Des sportifs de tout poil ? Des amateurs de jeux vidéo ? Ou pire encore, des rôlistes ?
    Oui, on peut écrire et avoir un "vrai métier" qui nous passionne et qu'on ne laisserait tomber pour rien au monde.

    Pour mon cas personnel, mes collègues savent que j'écris. Certains s'y sont intéressés, d'autres l'ont pris avec une sorte de mépris amusé. Et depuis tout le monde l'a oublié.

    Vraiment, ne t'inquiète pas, je doute que ton nouveau statut d'écrivain officiel change quoi que ce soit à tes relations professionnelles. Et comme dit Oph, le genre que tu as choisi joue aussi en ta faveur (à moins que certains de tes collègues ne soient des fées déchues... ^^).

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    1. J'avoue que j'ai particulièrement pensé à toi pendant cette lecture, ainsi qu'à certaines de nos discussions récentes. Tu as du te sentir particulièrement agressée par cette vision, vu que tu es quelqu'un de très investie sur ton poste (surtout après la façon dont tu t'es battue pour l'obtenir).

      J'espère aussi que mes collègues oublieront très rapidement cette publication et la "lubie" que je nourris pour l'écriture. Le plus important, c'est que j'assume mes textes, j'ai dû lutter contre l'auto-censure à une période à cause de ça, il ne faut pas que je "régresse". Si mon roman fait rire les collègues qui le liront, déjà, ce sera une belle victoire.
      Ensuite, restera à voir si je publierai de nouveau, rien n'est acquis / gagné, il faudrait déjà que je me remette à mes projets en cours.

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  4. Ne te focalise pas trop là-dessus ! En général, les collègues sont étonnés et puis, assez contents d'avoir une auteure au travail (mon lecteur le plus assidu est mon chef de service ! lol !). Le fantastique est assez éloigné de ta sphère pro, je crois (à moins que tu ne travailles dans la mode ou les agences d'attribution de marraines fées) donc pas de panique ! ^-^

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    1. Le fait que mes textes soient très éloignés de ma sphère pro m'apporte un autre type de risque, lié aux idées reçues. J'en fais mon deuil : si on peut les lever avec les gens qui communiquent, on ne peut jamais empêcher les bruits de couloir et les médisances. Tant pis.
      (ouf, encore heureux que je ne bosse pas dans le showbiz ou la mode... déjà que muse se venge encore de l'image que j'offre de sa congrégation... ^^ )

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