24 janvier 2014

Pour que "Le cahier d'histoires" ne finisse pas dans un tiroir... (chapitre 1 en cadeau !)

Je réfléchis à la possibilité de mettre "Le cahier d'histoires" en ligne, pour ceux qui voudraient le lire.

Si vous suivez mon blog, quelle option vous irait le mieux :
- mise en ligne d'un chapitre / semaine sous forme d'article de blog ?
- mise en ligne d'un chapitre / semaine sous format epub + mobi téléchargeable via le blog ?
- mise en ligne de l'intégralité sous format epub + mobi téléchargeable via le blog ?

Question subsidiaire si vous avez voté pour les ebooks :
- gratuit uniquement (téléchargement libre)
- petit prix avec reversement des sous collectés à une association (comme pour Romane, certainement Groin Groin parce que ce serait plus facile à gérer).


Chapitre 1

Maman est dans le bureau, au téléphone avec papa. En fait, c’est lui qui a appelé, et ça, ce n’est pas bon signe du tout. Surtout si maman lui répond de cette façon-là. C'est-à-dire avec le ton des Grosses Gueulantes mais en s’efforçant de ne pas céder à l’envie de crier. Quand elle parle comme ça, limite, elle me fait encore plus peur. Ma théorie, c’est qu’à papa aussi, elle lui fait peur.
Bref, maman n’est pas contente et je devine sans souci pourquoi, pas besoin d’espionner pour savoir. Quand papa appelle le jeudi soir, c’est qu’il annule notre week-end ensemble. Pourtant je me cache quand même, appuyée contre la console qui trône dans l’entrée. Pour être sûre. Je n’aime pas les surprises.
Je tends l’oreille…
« Alain, écoute-moi, ça fait deux fois que tu fais le coup à Louison. Deux fois en quoi, six semaines ? Tu n’es pas sérieux !
— …
— Ce sera quoi ton excuse la prochaine fois ? Ta fille a besoin de toi. »
La conversation se poursuit, mais je décroche. Ta fille a besoin de toi ? Bah, pas tant que ça, faut croire. En vrai, je me demande surtout si ce n’est pas maman et Antoine qui aimeraient que j’aie besoin de papa. Histoire d’avoir un week-end tranquille pour eux deux. Enfin, eux trois, vu la chose qui s’agite dans l’énorme ventre de maman.
Je soupire, hausse les épaules. Pourvu qu’ils ne m’envoient pas chez les grands-parents côté maman. Je les aime bien mais j’étais déjà chez eux à la dernière annulation. Je ne supporte plus la macédoine de légume pleine de mayonnaise et le bouillon de poule aux vermicelles. Je me demande s’il leur arrive de manger autre chose, à pépé et mémé.
Puis ils m’appellent tout le temps Lulu. C’est d’un ridicule !
Sur la pointe des pieds, je rejoins le salon et me vautre dans le canapé comme si j’en avais pas bougé. Toine n’est pas encore rentré, il ne risquait pas de me surprendre à espionner.
C’est ainsi. Je vis avec maman et Antoine. De temps en temps, je vais chez papa. Quand il ne me laisse pas tomber, ce qui arrive de plus en plus souvent. Parfois je « rends visite » aux grands-parents, d’un côté ou de l’autre. Quand ça arrange à la fois maman et papa, ce qui arrive aussi de plus en plus souvent.
Avant ça allait encore, j’en faisais pas un drame quand papa trouvait une excuse pour m’oublier. Mais depuis que numéro deux est en route… c’est plus pareil.
Numéro deux, c’est mon futur demi-petit-frère. La chose qui s’agite dans le gros ventre de maman. Le truc dont les photos bizarres sont aimantées sur le frigo. Par sa faute, maman est souvent fatiguée, moins patiente, elle n’a plus envie de « se battre avec moi ».
Quand il n’y avait que papa qui ne voulait pas de moi, ce n’était pas grave. Ça a changé. Avec l’arrivée de numéro deux, ici aussi on ne veut plus vraiment de moi. Pas tout le temps, en tout cas, ça je l’ai bien compris.

* * *

J’entends la porte s’ouvrir : Antoine rentre enfin. Je devine qu’il redresse les épaules et sourit pour cacher sa fatigue, car c’est comme ça qu’il s’y prend, je l’ai déjà vu faire. Il lance un joyeux « Je suis là ! ». Je devine aussi que Maman l’intercepte tout de suite et s’enferme avec lui dans le bureau : la porte claque.
J’imagine la conversation digne d’un « sommet diplomatique », comme dirait papa. Ordre du jour : que faire de Louison ces samedi et dimanche ?
Je reste dans le canapé, ça ne vaut pas le coup de se lever, de toute façon ils finiront bien par sortir pour m’annoncer le programme. Ça va être passionnant, je le sens.
À y réfléchir, je préfère aller chez les grands-parents, d’un côté ou de l’autre, que de devoir traîner dans les boutiques pour bébés. Même si pépé Jean et mémé Alice ne font que critiquer papa, quand papi José et mamie Pauline ne font rien que critiquer maman. Dans ces cas là, je fais semblant de ne pas être là. Ou semblant de ne pas comprendre. Je fais ça très bien. Les grands sont bêtes, parfois. Ma théorie, c’est qu’on oublie un jour qu’on a été petit, on oublie si bien qu’on croit que les petits ne comprennent rien. Ou alors c’est plus vicieux, les adultes se souviennent bien de leur passé, mais se persuadent que ce ne sera pas le cas des enfants dont ils s’occupent.
Je me promets de ne pas oublier et de ne pas dire de méchancetés devant des petits, plus tard. Ce n’est pas agréable à entendre et c’est encore moins agréable de faire semblant d’être stupide et de n’y avoir rien compris.

* * *

Enfin, maman et Toine sortent du bureau. Je retiens d’abord ma respiration avant de me souvenir que ce n’est pas une bonne idée. Ils ne savent pas que je sais, donc je dois rester insoupçonnable : si je change de couleur, forcément, ça va leur mettre la puce à l’oreille. Je m’oblige à sourire à Toine pour lui dire bonsoir. Même si je ne suis pas sûre que ça ne ressemble pas à une grimace.
« Salut Louison.
— On doit te parler ma puce. Pour demain soir…
— Ton papa ne peut pas venir te chercher. »
Je baisse les yeux, soupire à mort, fais celle qui est surprise.
« Je vais aller où ?
— Il est trop tard pour demander à pépé et mémé. Tu vas rester avec nous, d’accord ? me répond maman.
— Par contre, ce n’était pas prévu et maman est fatiguée, luciole, donc…
— Je serai sage. Promis. »
J’aime bien Antoine. Je n’ose pas le dire. Je n’ose surtout pas avouer que plus ça va, plus je préfère Antoine à papa. J’ai un peu honte.

* * *

Donc, Toine, c’est mon beau-père. Enfin, pas tout à fait parce qu’il n’est pas marié avec maman, mais c’est pareil pour moi. Maman et moi, on est des brunettes, avec des yeux noisette, plus banal ce n’est pas possible.
Toine, lui, il donne l’impression de sortir d’une publicité. Vrai de vrai. Il est trop beau. Blond, yeux bleus, immense, musclé. Maman dit qu’elle est tombée amoureuse au premier regard. Moui. On peut dire la même chose de papa, puis d’Alex, Jean et Nicolas, les trois qui ont suivi.
Toine est particulier, parce que c’est le seul qui est resté.
Moi, au début, je me méfiais. Je pensais qu’il ferait l’étoile filante, comme les autres. Puis les mois ont passé, il s’est installé. Il est toujours là et c’est chouette avec lui. Le plus drôle, ça a été la première fois qu’il est passé me chercher à l’école. C’est ce jour là que j’ai compris qu’il était beau. Parce qu’avant, pour moi, c’était juste un grand qui faisait glousser maman, rien de remarquable.
Donc, il est venu à l’école. Ça remonte à deux ans et j’étais en CE2. Il s’est avancé vers les personnes présentes : mon ancienne maîtresse, la dame de la cantine et l’assistante scolaire. Il s’est avancé et… il leur a fait son sourire de pub pour dentifrice, en passant sa main dans ses cheveux, façon pub pour shampooing anti-pelliculaire. En mieux.
Elles ont rougi. Toutes les trois. Je ne savais plus où me mettre ! Puis j’ai enfin capté. Toine, il est trop beau. Pourtant, s’il a réussi à rester avec maman, ce n’est pas grâce à ça. Si maman l’a gardé, c’est parce qu’il n’est pas bête. Ça par contre, je l’ai vite compris. La première fois qu’on a débarrassé la table ensemble, il a fait comme presque tout le monde et m’a appelée Lulu. J’ai froncé les sourcils. J’ai eu un blanc, comme on dit. La plupart des gens ne s’en seraient même pas rendu compte, mais pas Antoine. Il m’a dévisagée quelques instants et m’a demandé, à voix basse, à la façon d’un secret qu’on partage :
« Tu n’aimes pas qu’on t’appelle Lulu ? »
J’ai secoué la tête de gauche à droite. Je ne savais pas encore si c’était un type bien ou pas donc je me méfiais, j’osais trop rien dire.
« Ok, je ne t’appellerai plus comme ça, luciole. Allez, passe-moi ces assiettes. »
Là, on a échangé notre premier vrai sourire. Il a tenu sa promesse, il ne m’a plus jamais appelée Lulu, c’est soit mon vrai prénom – Louison – soit luciole. Le plus beau, c’est qu’il a déteint sur maman. Elle non plus ne m’appelle plus Lulu. C’est génial. Donc Toine il est à la fois beau et pas bête. Puis il a une bonne influence sur maman.
Du coup, ce n’est pas étonnant que Lilas l’appelle Monsieur Parfait.

* * *

Lilas et Ludo, ce sont mes amis. Mes seuls vrais amis. Avec eux, j’ai fondé le Club des Prénoms Pourris. Oui parce que, quand même, c’est gratiné. Déjà, Louison, ça se passe de commentaire. Le vrai prénom de Lilas, c’est Liliane, ça craint, mais le pire, c’est pour son frère. En vrai, il s’appelle Ludwig. Pourquoi leurs parents ne l’ont-ils pas appelé Ludovic, tout simplement ? Sans doute  la même à cause d’un aïeul Allemand. Sauf que leur famille est en majorité originaire d’Italie. Bref… encore une de ces lubies qu’on est trop petits pour comprendre, parait-il. Ludo est avec moi à l’école, dans la même classe ; Lilas va au collège, ça me fait tout drôle de savoir qu’on sera de nouveau avec elle l’an prochain.
Si je suis là ce week-end, je pourrai jouer avec eux. Chez eux même ? Pourquoi pas, leurs parents m’aiment bien, s’ils n’ont rien de prévu je pourrai peut-être y dormir ? Ça arrangerait tout le monde, ici. J’en parlerai à Ludo demain. En attendant, je finis de manger avec Toine.
Maman est déjà sortie de table. C’est dingue ça, mes parents peuvent sortir de table quand ils veulent, moi si j’essaye, ils en font tout un drame. Elle caresse le cahier d’histoires de numéro deux du bout des doigts. J’imagine qu’elle va passer la soirée à le décorer et ajouter des choses dedans ou dessus. Je suis dégoutée : le mien de cahier, à côté, il est tout pouilleux. Parfois, je me demande ce que papa et maman avaient dans la tête quand je suis née. Quand ils ont fabriqué mon cahier.
C’est quand même bizarre, ou marrant, le mien il est super autonome. Enfin, je veux dire par là qu’il n’en fait qu’à sa tête. En général il n’est pas là, puis hop, il suffit qu’il le décide et je le trouve dans le coin, souvent sur mon lit, parfois sur mon bureau. Celui de numéro deux, pour le moment, il agit comme un livre normal. Il reste là où on le pose. Il est discipliné. Maman m’a dit que c’est normal. Que la bougeotte vient plus tard.
En tout cas, même si je n’ose pas le dire haut et fort, je n’aime pas numéro deux. Il n’est même pas encore là, je sais bien, mais je ne l’aime pas. Il est en train de me piquer ma place. Depuis qu’il a commencé à faire grossir maman, tout mon petit bonheur s’effondre, morceau par morceau.
Du coup, je jette un sale œil à son cahier, quand je sors de table. Si ça pouvait les faire disparaître, le morveux et lui, ce serait juste génial. Pas de chance, Toine me voit. Il m’adresse un drôle de regard, que je ne lui ai jamais vu. Aïe. Pas grave, je lui offre un beau sourire. Vu qu’il va m’avoir sur le dos tout le week-end et que ce n’était pas prévu, j’ai dit que je serai sage. Comme une image. Alors autant que je commence tout de suite.
Je débarrasse la table sans même que maman ait besoin de rouspéter et sans traîner les pieds.

* * *

Parfois, le vendredi et le samedi, j’ai le droit de me coucher un peu plus tard, mais en dehors de rares cas, les « évènements » comme disent les grands, maman exige que j’aille me coucher après manger, vers vingt heure trente. C’est tout un protocole, avec le lavage des dents, tout ça. Avant, elle venait me lire un conte mais ça fait longtemps qu’elle a arrêté. Depuis que je sais lire, je peux le faire toute seule. Ça me manque un peu quand même, parce que ce n’est pas pareil.
Quand j’arrive dans ma chambre, ce soir, mon cahier d’histoires m’attend, posé sur mon lit comme si je l’y avais oublié.
« Salut toi, ça faisait longtemps que tu m’avais pas rendu visite ! »
Je le feuillette pour la forme. Rien de neuf depuis la dernière fois qu’il est apparu, ce qui remonte déjà à quelques semaines. Ça aussi, ça me manque : depuis des mois, on ne me raconte plus d’histoires destinées à être captées par mon cahier. Il ne contient que des choses lue et relues, que je connais presque par cœur. Il faut dire aussi que j’ai de plus en plus de mal à mettre la main dessus. Lilas dit que j’ai un cahier-chat, aussi indépendant que moi. Je trouve dommage qu’il ne ronronne pas, ce serait chouette.
En tout cas, je suppose que c’est normal, je ne suis plus un bébé, plus personne n’a besoin de m’offrir d’histoires, j’imagine.

16 commentaires:

  1. Super cet extrait. Merci ! \o/ Je suis très intriguée par ce cahier !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Alors ça fonctionne. ;) Merci d'avoir pris le temps de lire.

      Supprimer
  2. Je plussoie Nyna, l'extrait est très chouette. Je lirai la suite avec plaisir!

    RépondreSupprimer
  3. Moi aussi je lirai la suite avec plaisir et je vote pour le cahier en format epub/mobi avec participation ! Je trouverais ça tout à fait normal !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Hop, 1 voix de plus, c'est noté.

      Supprimer
  4. J'adore ! À quand la suite ? (je vote aussi pour l'epub/mobi selon le même système que Romane !)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci Anaïs, je note que tu es du même avis que les autres.

      Supprimer
  5. Je trouve aussi que ton travail mérite d'être valorisé, Cécile. Et ce serait tellement dommage que cette histoire finisse dans un placard... J'adore la petite voix de Lison, j'adore le principe du cahier d'histoire (d'ailleurs j'ai envie d'en écrire un pour ma petiote).

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. N'hésite surtout pas à faire un cahier pour ta petiote, c'est un chouette cadeau et un beau souvenir qu'elle pourra conserver.

      Supprimer
    2. Pour l'instant, j'écris un petit mot tous les jours sur le carnet offert par Aurore. Cela me permet de garder une trace de ses premiers jours au quotidien, mais je ne pense pas continuer des années ainsi. Du coup, j'aime beaucoup le principe du cahier d'histoire.

      Supprimer
  6. Je viens de lire ce premier chapitre avec beaucoup de plaisir (et de gravité : cette petite fille est touchante) ; je vote pour le système type Romane. Il ne faut pas brader ton talent !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci Dominique, donc l'ebook fait l'unanimité pour le moment.
      (je trouve aussi Louison touchante, mais attend de voir apparaître Dany ^^)

      Supprimer
  7. epub/mobi clairement (j'aime pas lire sur ordi), et gratuit ou pour un prix modique, quand le texte est bon cela me convient. Dans tous les cas, je comprend l'envie que le livre soit lu.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Après avoir lu, je me place dans la catégorie de ceux qui attendent la publication avec une certaine impatience. Plutôt en un seul epub si possible, mais je m'arrangerai sinon.

      Supprimer
    2. Ha si quand même, je suis fâché : ma soeur s'appelle Liliane ;-)

      Supprimer